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Quelques nouvelles février 2020

LES TRANSPARENCES DU REEL - Marcel LEGAUT, août 1984 (Belgique)

Jusqu'ici je ne vous ai parlé que de la vie spirituelle humaine, telle que je la conçois. Sans contester l'influence importante que mon appartenance au Christianisme a eue sur une telle manière de la penser et de la réaliser, je crois qu'il faut affirmer que cette vie spirituelle proprement humaine n'est pas l'apanage du chrétien. Elle peut même exister sans faire, explicitement du moins, quelque référence que ce soit à la notion de Dieu. Tout homme la porte en puissance dans l'intime. Bien plus, j'ose affirmer que cette vie spirituelle simplement humaine est nécessaire pour pouvoir être véritablement conduit par l'esprit qui inspira Jésus.

A mon sens, la vie spirituelle devient spécifiquement chrétienne quand Jésus y exerce une véritable paternité ; cet homme qui a vécu il y a vingt siècles une singulière épopée dans le prolongement de l’histoire religieuse d’un peuple qui semble unique parmi tant d’autres. Est proprement chrétienne la vie spirituelle d’un croyant qui, à la lumière de sa propre vie d’homme et de ce que les Ecritures ainsi que les traditions lui laissent entrevoir, entre dans l’intelligence de ce que Jésus a eu à connaître pendant sa vie ardente, si courte mais si pleine. Quel que soit son temps, tout chrétien qui ne s’habille pas seulement de christianisme a à devenir disciple.

Il a à faire, pour l’essentiel la même démarche que les quelques juifs qui ont suivi Jésus jusqu’au bout, jusqu’à sa mort, parce qu’ils l’ont reconnu dans sa grandeur intime en dépit de toutes les difficultés qu’ils ont eu à surmonter à son sujet en eux et autour d’eux.

 

A mesure qu'on entre dans l'intelligence de ce- que Jésus a vécu et qu'on y correspond soi-même dans sa propre vie, on entrevoit davantage la grandeur qui est en puissance dans chaque homme. La vie humaine de Jésus rayonne en celui qui sait "voir" de la lumière et de la force qui lui sont nécessaires pour qu'il s'accomplisse. Dans sa singularité exceptionnelle, cette vie relève de l'universel bien que Jésus, homme d'un temps et d'un lieu, mort jeune, ne se soit jamais dégagé totalement des préoccupations et des perspectives de son temps.

En lui, on entrevoit, indissolublement liées, une stabilité personnelle, une conscience de sa mission, une communion et comme une familiarité avec Dieu plus qu'humaines, tellement toutes elles se révèlent extraordinaires dans le peu qu'on est capable d'en saisir; elles ne peuvent provenir que d'une conscience de soi et d'une proximité de Dieu sans comparaison avec ce que permettent les activités communes et qui restent à l'initiative de chacun.

Inséparablement, l'intelligence croissante de ce que Jésus fut dans son humanité et de ce que l'on peut devenir pas à pas à sa suite grâce à ce qu'il devient pour soi, sont cheminement vers Dieu. Cette intelligence et cette progression conduisent à se hisser comme hors du temps, à se rendre Dieu présent comme si l'invisible devenait visible et que l'inconcevable pointait à l'horizon de l'esprit.

Vivre ainsi de Jésus comme du souvenir et de la présence de celui qui est aimé, dont la pensée accompagne toujours et qui est l'unique recours au coeur de la destinée personnelle.

Vivre de son souvenir, sous-jacent à tous les instants, jaillissant en toute occasion, sans cesse en gestation secrète de quelque vue neuve sur lui et sur ce qui s'est réellement passé de son temps.

Vivre de sa présence qui, à l'heure voulue, inspire la manière particulière de se comporter, celle qu'on doit inventer pour soi-même, afin non seulement de bien correspondre aux événements et aux situations, mais aussi, comme de les susciter, dans une certaine mesure et indirectement, en s'y préparant obscurément par la fidélité.

S'inspirer ainsi de ce que, au loin et globalement, on entrevoit de la vie intime de Jésus, pour s'ouvrir à ce qui s'amorce en soi et émerge de soi.

Atteindre en Jésus une réalité qui, tout en lui étant essentielle, n'est pas tout autre que ce qu'on est soi-même, parce qu'elle aide à la prise de conscience des exigences radicales qui s'imposent intimement et qu'elle permet d'y correspondre, mais encore pourtant réalité autre par sa plénitude inaccessible suggérant combien elle n'est pas du même ordre.

Approcher ainsi Dieu en Jésus, sans faire de l'homme qu'il fut un Dieu, mais en le pressentant tellement de Dieu qu'il en est de son vivant comme la forme humaine historique, accessible et visible. C'est pourquoi il peut être l'objet d'une vénération en voie de devenir de l'adoration de celui qu'il est devenu; mouvement en esprit et vérité de l'homme de foi qui, partant de l'humanité de Jésus et à travers elle, s'élève au-delà d’elle, au-delà même de la pensée que Jésus se faisait de Dieu, vers le Dieu sans forme qu'Israël à la limite ultime de son intuition spirituelle, et en dépit de son racisme religieux, avait entrevu en des heures extrêmes.

Grâce à la présence de Jésus agissante par elle-même et à son souvenir en continuel développement, dépasser les conceptions extrinsèques de la divinité auxquelles on est porté ataviquement par les millénaires ancestraux.

Ne pas s’abaisser à l’athéisme vulgaire que permettent la médiocrité humaine, les séductions charnelles et les dissipations sociales. Ne pas céder à l’athéisme raisonné qu’impose la considération exclusive des phénomènes.

N'est-ce pas finalement le chemin que chacun, chrétien ou non, est appelé à parcourir à sa manière, à ses cadences, selon ses origines et selon son, histoire, pour devenir lui-même, une expansion heureuse de Dieu. Malgré leur diversité, ces chemins conduisent ceux qui, pas à pas les inventent vers une communion qui déjà est en voie de manifester dans son unité la multiple splendeur de l'Universel.