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Quelques nouvelles septembre 2020

 

                                                                                                                              L’ÉCHEC

 

Topo de Marcel Légaut du 1er août 1961 :   extrait n°6

 

 …/…A suivre : « LES ÉCHECS DE BASE SONT DUS AU DÉPHASAGE AVEC L’IDÉAL HUMAIN: »

 

 Si vous acceptez tout ce que je vous ai dit, si vous ne considérez pas ça comme des rêves, si vous considériez ça comme des choses, sinon possibles  au  moins  désirables,  comme  des  étoiles - limites vers lesquelles l’homme adulte, dans une croissance indéfinie de son être, doit approcher, il est normal que ces extrêmes objectifs de l'amour et de la paternité, déjà tout entiers enclos secrètement dans le premier regard d’amour ou dans le premier baiser paternel, exige de la part de l’homme ou de la femme, du  père ou de la mère, des  croissances  spirituelles qui sont tout à fait, je dirais, mal-proportionnées aux  moyens réels que l’homme et la femme ont ordinairement  pour se développer spirituellement. D'où un déphasage fatal entre ce qui devrait être réalisé pour que la plénitude de l'homme dans l’amour et la paternité y trouve sa réalisation et d'autre part s'y crée. Ce déphasage est à l'origine des échecs de base, des échecs non conséquence du péché, des échecs qui n'écrasent pas totalement parce que, en définitive, c'est encore des êtres spirituels dont il s'agit, et qui cependant restent intimement au fond du cœur de l’homme.

 

a)  Nos carences font partie de notre grandeur.

 

Dans cette perspective, ce n’est pas la peine d'essayer de se battre la coulpe avec bonne volonté  sur des péchés imaginaires comme on peut en avouer en confession. Mais il suffit simplement de prendre la vie comme elle se présente, avec sa réalité profonde, pour se rendre compte que malgré tout ce qu’on peut être et tout ce qu'on voudrait être, il n’est pas possible de ne pas être en déphasage vis-à-vis de ce qui devrait être. Ce n’est plus de l'ordre de la morale. Les moralistes sont mis à la porte. Ce n'est plus de l’ordre de la confession. C'est de l’ordre de la condition humaine. C’est de l’ordre de la condition humaine, cette sorte de pénurie, qui est notre grandeur  parce que c’est précisément la conséquence de la conscience de ce que nous pourrions  être, de ce que nous sommes appelés à être et de ce que nous ne pouvons pas être.

 

Remarquez d'ailleurs que. dans ce domaine, ce n'est pas simplement une carence  essentielle  à chacun mais il est évident que, dans l'ordre de l’amour comme dans l’ordre de la paternité, on n’est pas seul. L’homme aime sa femme et la femme aime l'homme. Evidemment, l'amour est encore plus difficile si l’homme et la femme ne se correspondent pas bien. De même dans la paternité, il est incontestable qu'il y a des carences des enfants par exemple qui  nuisent  profondément au développement de la paternité, de telle sorte qu'il y a un enchevêtrement de destinées et de défaillances — prenez le mot "défaillance" pas  dans  le  sens  peccamineux  du  terme, ce ne sont pas des péchés, mais dans le sens de "ratés".

 

 

b)  Devenir soi ne s'enseigne pas.

 

Comment faire autrement ? Parce qu'une des difficultés de l'existence, c’est qu'il faudrait d’abord avoir vécu pour bien vivre. II faudrait connaître les possibilités humaines pour pouvoir y correspondre à temps. Or nous arrivons comme des enfants. Personne ne peut nous l'enseigner. Qu'est-ce qu'on peut nous enseigner ? On peut nous enseigner une certaine pratique, une certaine morale à gros grains. L'éducation montre plutôt ce  qu'il ne  faut  pas  faire  que ce qu'il faut faire. Les examens de conscience, n’en parlons pas trop.

 

Qui donnera au jeune la délicatesse du cœur, la modestie, la discrétion, la patience, la stabilité… enfin toutes sortes de choses indéfinissables ? Ce sont des choses que le père, dans un moment de parfaite communion avec son fils, peut lui apporter secrètement mais que l’autre ne découvre qu'après. Au fond, l'enfant ne découvre son père que dans la mesure où, en en étant séparé, il s'aperçoit que ce qu’il recevait de lui, il ne le reçoit pas d’un autre, beaucoup plus qu'en s'apercevant positivement qu'il le  reçoit  directement de lui. Nous sommes tous des "différentiels", si j'ose dire. C'est quand il fait plus froid qu'on s'aperçoit qu'il faisait chaud avant.

 

c)   Devenir père ne va pas de soi.

 

D'autre part, c'est pour le commencement mais après, comment s'adapter à temps aux transformations vitales de l'amour? Nous sommes toujours en retard. Comment s'y conformer pour ne pas le voir disparaître ou même dégénérer parfois dans le contraire ? Quand la fécondité grandit le père jusqu'à la paternité, comment faire de l'enfant une source nouvelle d'amour et non l'alibi qui excuse et légitime les vieillissements de l'amour et sa lente décomposition en situations  et habitudes acquises ?

 

Comment aimer l'enfant sans le posséder? Comment l'aider à grandir sans se défendre de tout ce que sa croissance exige de fatigue, de souci et d'oubli de soi? L'ouvrir à la liberté sans l'abandonner? Ne pas perdre foi en lui et le conserver en soi-même lorsqu’il s'éloigne ; toujours l'attendre et l'appeler tout bas au lieu de l'exiler loin de soi comme son juge? Comment être pleinement et vitalement son père et rien que son père au lieu de se retrancher passivement, mortellement, dans le souvenir qu'on l'a été ?

 

Ça ne se passe pas ainsi pour tous les pères mais incontestablement, nous tous, nous avons des  heures où ceci nous est proposé, où nous nous décourageons d'une manière ou d'une autre dans le présent ou dans l’avenir. Et incontestablement, tout ceci va contre le  développement de la paternité. Etre un médiateur entre son avenir et son passé, l’être pour lui encore après la mort car c'est peut-être le moment le plus capital pour la vie d'un père dans son fils, en tout cas le moment  très probablement où l'action du père est le plus exactement et complètement reconnue, être pour lui encore après la mort un fanal, un sacrement de vie et le  chemin  du  ressouvenir  pour que l'enfant apprenne par son père à retrouver ses pères. Tous ces errements, toutes ces confusions, tous ces tâtonnements, toutes ces maldonnes ne sont nullement la  conséquence du péché, nullement la conséquence d'une infidélité initiale, cela fait partie de notre condition.

 

 

…/… A suive : « LES ÉCHECS DANS L’ORDRE DE LA MISSION »