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Quelques nouvelles Décembre 2021

Pourquoi je suis resté catholique ? (suite 3)

Tout ce travail intérieur [pour entrer dans l'intelligence de Jésus et devenir ses disciples], fatalement, nous pose des questions de temps en temps : pourquoi tu es catholique, car enfin le catholicisme n'a pas l'air tellement préoccupé de ces choses ? Quand on voit quelques-uns des plus éminents membres de l'Église, je pense par exemple au cardinal Ratzinger, je pense au cardinal de Paris, on cause de la doctrine comme par coque)erie, on ne parle jamais de Jésus, car c'est la doctrine qui est la base, ce n'est pas Jésus. Autrement dit, nous avons actuellement dans l'Église des perspectives très doctrinales, des perspectives où on insiste beaucoup sur la loi ; on n'insiste pas sur ce)e fidélité fondamentale qui permet de recréer pour notre temps et pour notre propre compte l'essentiel de ce qui a été imposé jadis d'une façon authentique à nos ancêtres. Non, on nous donne ce qu'il faut croire, on nous dit ce qu'il faut faire, on ne nous donne pas une vie intérieure, ce)e sorte d'ouverture qui fait que c'est à partir de ce que l'on vit qu'on découvre ce qu'on a à vivre. C'est à partir de ce que l'on comprend de soi de l'action de Dieu que l'on peut découvrir ce)e action dans Jésus qui a été si primordiale que, 20 siècles après, on en parle encore et que nous en sommes un peu les héritiers. Voilà, me semble-t-il, la condition nécessaire pour que notre Église trouve actuellement un deuxième souffle. Autrement, nous ne ferons que souffler comme un vieux qui perd son souffle.

Pourquoi est-ce que je suis resté catholique ? Pour toutes les raisons dont je vous ai parlé, mais il y a bien des raisons pour lesquelles on peut en sortir. On peut en sortir à cause de l'écrasement que l'on peut ressentir devant le fait que nous ne sommes rien devant cet immense cosmos, [que] nous ne sommes plus les rois de l'univers, comme on nous le présentait jadis. On peut arriver un peu à se blasphémer en se laissant écraser par ce monde sans mesure de la matière et de la vie.

Mais il y a d'autres choses. Tout à l'heure j'ai fait une critique. Je regre)e qu'on parle si peu de Jésus dans les églises, on parle de doctrine, pas de Jésus, et quand on parle de Jésus, - c'est une réserve qui n'est pas spécialement pour les catholiques mais valable aussi pour les protestants - c'est pour nous dire que l'on sait trop peu de choses sur Jésus pour pouvoir fonder sa foi sur ce qu'il a été. C'est la position de Bultmann, c'est la position de beaucoup d'exégètes. Mais il ne s'agit pas de connaître en détail ce que Jésus a vécu car, en effet, nous ne savons vraiment pas beaucoup de choses mais tout de même nous connaissons son itinéraire et c'est peut-être ce qu'il y a de plus universel dans sa vie.

Ce que Jésus a dit et ce qu'il a fait sont très marqués par les temps et les lieux. Donc, dans une certaine mesure, il faut les adapter aux conditions nouvelles dans lesquelles nous nous trouvons, avec un univers mental différent de celui que Jésus avait il y a 20 siècles, mais son itinéraire, il y a là, me semble-t-il ce qu'il y a de plus universel en Jésus. Il a recréé de manière personnelle tout ce qu'il avait reçu d'Israël de sorte qu'il n'y a pas tellement de choses tout-à-fait nouvelles, dans ce que nous savons de lui à travers les évangiles, qui n'aient pas été déjà dites, d'une manière ou d'une autre, dans l'Ancien Testament. Par conséquent, ce n'est pas à ce niveau-là qu'il est révélation.

À mon point de vue, - je vous parle toujours personnellement et vous n'êtes pas du tout forcés de me croire, vous pouvez même le contester - ce petit Juif de Nazareth, on ne connaît à peu près rien de sa naissance, de sa jeunesse, sinon quelque montée à Jérusalem, un fait un petit peu marquant, des petites choses que nous pouvons peut-être entrevoir avant qu'il soit sorti de son village. En tout cas, ce que nous savons, c'est que c'était un juif pieux, héritier intégriste, dans une bonne mesure, de la tradition d'Israël, de sa famille, qui se laissait toucher directement et correspondant avec une prédication comme celle de Jean-Baptiste. Il a découvert au contact de Jean-Baptiste quelque chose qui d'une certaine manière l'a confirmé dans ce qu'il avait jusqu'à présent vécu et l'a ouvert sur des perspectives tout-à-fait autres de telle sorte que, lorsque Jean-Baptiste disparaît, arrêté, Jésus, au lieu de remplacer Jean-Baptiste, va avoir une prédication déjà tout autre. Jean-Baptiste a)endait les hommes pieux sur la rive du Jourdain ; les autres ne l'a)eignent pas. Sitôt que Jésus commence sa propre mission, il va au tout-venant et proclame l'affirmation de la grandeur de l'homme que Jean-Baptiste ne connaissait que sur le plan de la relativité, de l'exactitude des pratiques cultuelles, des pratiques usuelles. Nous voyons donc que ce Jésus petit à petit prend son envol, et en quelques mois, critique non seulement ce que Jean- Baptiste critiquait à savoir la manière extérieure plus ou moins hypocrite, plus ou moins superficielle, d'obéir à la loi, mais, plus que ça, il critique la loi elle-même, car elle n'est pas suffisante.

Marcel Légaut, Le Seuil Belgique février 1989 (suite 3)