HOSPITALITES
Il n’y a pas de culture ni de lien social
sans un principe d’hospitalité
Jacques Derrida
Le Monde du mardi 2 décembre 1997
Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines
aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur,
tant que nous serons là et qu’il existera un monde
– cette arche ténue qui nous relie à l’inaccessible
demeurera, montrant la voie inverse de celle de notre esclavage.
Claude Lévi-Strauss,
Tristes tropiques.
Quand tu me parleras, ce sera
de cette part de toi-même que tu ignores
et sur laquelle tu es sans pouvoir.
La part qui m'est proche.
Maurice Bellet,
Le lieu du combat
Il est des paroles rencontrées qui, par leur puissance d'éveil, demeurent en nous comme un secret en attente d'un nouvel éveil : attente qui ne se sait que dans l'après coup. Dans l'insu, cet éveil s'avère la mémoire de notre premier éveil.
Ce premier éveil n'eut lieu que par la grâce d'une attention, d'une écoute, d'un amour, autrement dit d'une hospitalité, : celle d'une « mère suffisamment bonne » ajouterait Winnicott.
Et cela se joue dans l'entre-deux de deux corps : une manière de regarder, de sentir, de porter, de prendre soin, d'aimer. Car le corps, comme le note si justement M. Merleau-Ponty, est « expression primordiale ».
Le nom donné à l'enfant, à l'in-fans, dès avant la naissance, l'inscrit d'emblée dans l'entre-nous de la parole.
Voici quelques paroles rencontrées, il y a bien des années déjà et qui, inoubliables, sont en moi comme en attente d'un nouveau printemps :
« La première hospitalité n'est autre que l'écoute. C'est celle que corps et âme nous pouvons donner jusque dans la rue et sur le bord des routes, quand nous n'aurions à proposer ni toit, ni feu, ni couvert. Et c'est à tout instant qu'elle peut aussi être donnée. De toutes les autres hospitalités elle forme la condition, car amer est le pain qu'on mange sans que la parole ait été partagée, durs et lourds d'insomnie sont les lits où l'on se couche sans que notre fatigue ait été accueillie et respectée. Et l'ultime hospitalité, celle du Seigneur, ne sera-t-elle pas de tomber, vertigineusement, dans l'écoute lumineuse du Verbe, l'écoutant pour parler, parlant pour l'écouter ? L'écoute est grosse d'éternité.
La fraîche ampleur de cette hospitalité lui vient de son humilité. Première elle est certes, mais nul ne l'a inaugurée. Aucun homme n'a commencé d'écouter. Nous ne pouvons l'offrir que pour y avoir toujours déjà été reçus. »(Jean-Louis Chrétien, L'arche de la parole.)
Voici des paroles précieuses dans ces années d'hiver : celles d'un monde inhospitalier – le nôtre – où même les hôpitaux peuvent le devenir, aussi bien pour les patients que pour celles et ceux qui y travaillent.
Si notre premier éveil nous le devons à l'hospitalité d'autrui, à son écoute – non pas pensée comme une faculté parmi d'autres mais comme une manière d'être qui engage tout devenir – alors ce premier éveil est celui de soi-même comme un autre (Beau titre d'un ouvrage de Paul Ricœur).
Le « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »(Matthieu 22 : 37-39) ne s'éclaire-t-il pas d'un jour tout particulier depuis ce premier éveil comme éveil de soi-même comme un autre ?
Jean-Michel Hirt soutient cette perspective dans son livre, Infidèles. S'aimer soi-même comme un étranger. Dans ce livre, Jean-Michel Hirt se donne comme tâche de « réfléchir sur la nécessité d'être infidèle à soi-même pour ne pas détruire l'étranger en soi et hors soi. » Pour cela il se met à l'écoute des destins de Victor Segalen, Thomas Edward Laurence, Louis Massignon et Simone Weil.
Infidèle ? En quel sens ? Au sens d'être infidèle au destin assigné par une culture, une filiation, une langue maternelle voire avec l'image de soi.
Saint Augustin ne témoigne-t-il pas de l’Étranger en soi quand il écrit : « Mais, toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même et plus élevé que les cimes de moi-même » ?
Et n'est-ce pas par la grâce de la rencontre d'un Étranger que les pèlerins d'Emmaüs, dans l'après-coup se disent :
« Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? »
Ainsi le cœur de qui nous sommes excède absolument tous les pouvoirs d'un Moi qui est traversé par ce qui le déborde absolument.
Cet excès que donne à entendre saint Augustin, le grand mystique soufi Ηallâj, à sa manière, ne l'exprime-t-il pas quand il dit :
« Entre moi et Toi, il y a un "c'est moi" qui
me tourmente, ah ! Enlève par Ton "c'est Moi",
mon "c'est moi" hors d'entre nous deux ! » ?
Où encore, d'une autre manière, Jean-Joseph Surin en son cantique spirituel :
« Allons, Amour, au plus fort de l'orage,
Que l'océan renverse tout sur moi.
J'aime bien mieux me perdre avec courage
En te suivant, que me perdre sans toi.
Ce m'est tout un que je vive ou je meure,
Il me suffit que l'Amour me demeure. »
Au seuil de cette année nouvelle, ne pouvons-nous pas laisser de telles paroles faire leur œuvre en nous,
afin qu’elle soit vraiment nouvelle : d'être visitée d'éveils au gré des rencontres qu'il nous sera donné de vivre ?
Patrick Valdenaire
RENCONTRES 2026
Le programme des Rencontres est en voie d’édition. En voici un aperçu :
Avril :
- 18-19 /04 : « Toucher le fil invisible de sa vie » : avec Serge Couderc et Bernard Lamy, à Besançon.
- Lundi 20-vendredi 24/04 : Rencontre de Printemps: avecDaniel Rosé : « Face aux abus sexuels et au cléricalisme. Mort et Résurrection de l’Église catholique ? » ; Dominique Lerch : « Les légendes du Groupe Légaut » ; Étienne Godinot : Bernard Besret, Patrick Valdenaire : Bernard Sichère.
Samedi 25/04 - 9h-17h : ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DE l’ACML
Mai : 23-25/05 Rencontre du Groupe des « Fraternités Ignatiennes » de Vienne (38) « Devenir Soi ».
Juin : 22- 26/06 : « Chantier Ouverture et Ressourcement » : préparation de la Magnanerie avec François-Xavier Roux.
Juillet : Avec Patrick Valdenaire : « Semaine Initial » ; « Du corps comme lieu de possibilité d’un sujet » B.Sichère ;
Avec Anne-Françoise Valdenaire : « En explorant la tradition féministe ».
Août : Avec Julien Vermeersch :« Ora et Labora » ; « Ora et Crea » et « Lève-toi et marche » ; avec André Scheer :
« Se confronter au texte d’Évangile » ; avec Vincent Lalanne : « Homélies de Bernard Feillet 1990-1993 ».
Septembre : Avec Jocelyn Goulet et Claude Lessart :« Marcel Légaut à l’heure de l’Intelligence Artificielle (IA) »,
« De l’élan intérieur à l’acte créateur ».
Samedi 12/09 : Rencontre CA / Porteurs de Projets.
