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Histoire: biographies

Le père René d’Ouince (Vendôme 2 août 1896 – Paris 21 décembre 1973)

Directeur des Études durant dix-sept ans (1935-1952), père spirituel du père Teilhard de Chardin, animateur discret et « camarade » du groupe de Marcel Légaut à la hauteur d’une vie, ce jésuite réservé, distingué, d’une exquise politesse, bienveillant avec un œil légèrement ironique, a laissé somme toute peu de traces. On le trouve, quasiment de la même génération que Marcel Légaut, en 1913, au moment où il quitte Poitiers pour le noviciat de Canterbury – les ordres religieux se sont installés à l’étranger du fait des tensions avec l’Église et des rejets de la République par l’Église, monarchiste à cette époque pour sa plus grande part. Il a fait la guerre de 14/18 : « J’y ai connu l’abrutissement de la veille et de l’effort physique et j’avais vingt ans »(1). René d’Ouince passe une licence de mathématiques, est ordonné prêtre en 1928. Il aurait dû être professeur de théologie, note son biographe(2), mais « le petit groupe d’intellectuels dont il fait partie était suspect » : depuis 1925, le groupe Légaut existe, et sans pouvoir en fixer la date, le père d’Ouince en fait très vite partie. On le retrouve durant l’année universitaire 1934/35 à la Catho de Paris comme professeur de dogmatique, puis comme supérieur des Jésuites et directeur de la revue des Études de 1935 à 1939, puis de 1945 à 1952. La césure de la guerre le trouve mobilisé, puis captif en Allemagne durant un an, libéré au titre d’ancien combattant de la guerre 1914/18. Il est incarcéré à Fresnes durant le carême de 1944 pour avoir fait fuir le père Fessard(3) recherché par la Gestapo. De 1952 à 1959, il exerce la fonction de supérieur de la rue de Sèvres puis, jusqu’à sa mort en 1973, il se trouve rue de Grenelle comme père spirituel. Animateur de retraites et de récollections, il s’intéresse au marxisme, à l’autorité et l’obéissance dans l’Église, à l’existentialisme et au sens de la liberté, à l’Index, aux questions morales posées par la guerre d’Algérie(4).

En septembre 1951, René d’Ouince donne son sentiment sur le maréchal Pétain : d’abord le fait, puis deux réflexions(5) : « Le maréchal Pétain, âgé de 95 ans, est mort le 23 juillet à l’île d’Yeu » ; « La mémoire de celui qui fut un symbole vénéré ou haï sans mesure continue d’appartenir à l’histoire, son âme n’appartient plus qu’à Dieu […] En fait, les uns plus tôt, les autres plus tard, presque tous les Français furent amenés à enfreindre les ordres du Maréchal. » Et le père d’Ouince lui-même fut amené à prendre position sur l’aumônerie du maquis : interdite par l’épiscopat, elle fut accompagnée par une réflexion sur la présence possible des sacrements in articulo mortis, ce qui était le cas des maquis(6). 

On dispose d’un échange épistolaire exceptionnel datant de 1934 sur l’orthodoxie du groupe Légaut. De Jersey, le 16 mars 1934, le père Lambert (Provincial ?) écrit au révérend père assistant : « […] jusqu’ici trois de nos pères ont eu part à ce groupement, le père d’Ouince qui, avec la permission des Supérieurs, a assisté aux réunions (conférence et méditation) et à deux ou trois reprises participé quelque temps (deux ou trois semaines) aux réunions de vacances comme aumônier ami. Depuis son départ pour Rome, le Père Fessard le remplaçait aux réunions parisiennes […] le père Racine(7) vient souvent assister aux réunions avec un abbé professeur à l’Institut catholique(8).

Or, de deux côtés sont venus des avertissements de prendre garde : Mgr de Solages, recteur de l’Université [catholique] de Toulouse, a dit à son cousin le P. de Solages, que Mgr Saliège [archevêque de Toulouse], inquiet de certaines hardiesses doctrinales de ce groupe, avait pensé un moment intervenir pour défendre à ses diocésains d’y prendre part. Depuis, un professeur du Séminaire de Rennes, ami du P. Ronsin, est venu à Paris trouver celui-ci et lui dire qu’une jeune fille professeur de lycée, je crois, assistait aux réunions Légaut, lui avait fait part de troubles qu’elle éprouvait devant certaines assertions de Mr Légaut dans les méditations et s’étonnait d’autre part que les Jésuites ou autres prêtres assistent à ces réunions, n’interviennent pas pour rectifier des attitudes de pensée qui ne semblent pas assez en rapport avec la doctrine de l’Église […]

Je vous demanderai volontiers conseil pour savoir ce qu’il faut faire. Le Père d’Ouince, je crois, avait bien senti ces quelques tendances douteuses, mais ne voulant pas étouffer l’ardeur très généreuse de ces âmes ni les rebuter, allait doucement, trop doucement peut-être dans le redressement nécessaire […] Je crains que le P. d’Ouince, au moment de prendre sa chaire à l’Institut catholique ne devienne par-là suspect. Par ailleurs, dans ce groupe, on a en très grande révérence tous les travaux du Père Teilhard de Chardin et la jeune fille a remis au professeur du Grand Séminaire de Rennes un texte polycopié et qu’on répand du Père Teilhard dont je vous envoie copie(9) […] Il me semble avoir un son étrange, et il serait bien malheureux pour nous que ce texte tombât en mains hostiles […] Chrétien et humain tendent à ne plus coïncider. Voilà le grand schisme qui menace l’Église. Qu’on ne vienne pas nous dire que tous les torts sont du côté de ceux qui s’en vont […] »

On a là une description fidèle de ce qui se passe dans le groupe Légaut d’avant-guerre : réunions pour prendre en compte la réflexion sur l’histoire de l’Église, à l’aide de Mgr Duchesne, Battifol, de l’abbé Bremond et du Nouveau Testament, qui donne lieu à des méditations(10) suivant le calendrier liturgique. Le groupe, en lui-même, pose question : le « pilote », Marcel Légaut, est un laïc, le groupe est devenu mixte, les prêtres présents accompagnent mais n’ont pas le rôle d’aumônier ou de dirigeant. Le groupe fait effectivement une place importante à la pensée du père Teilhard de Chardin qui est en haute suspicion, surtout depuis sa mise par écrit de sa réflexion sur le péché originel. On a là une bonne exposition de l’attitude cléricale d’orthodoxie : voilà la doctrine de l’Église, telle proposition n’y est pas conforme.

La réponse du père d’Ouince au père Provincial date du 7 avril 1934 : trois semaines se sont écoulées, entre les délais de poste, de transmission des uns aux autres, le temps de charpenter un débat. Le père d’Ouince aborde d’emblée la question de l’orthodoxie en démontrant le discret imprimatur mis en place : L’une des méditations du dossier fait partie de la série publiée chez Grasset en 1932, avec une triple vérification préalable de la préface : le père Racine, Mr Paris, le R.P. Brillet Supérieur général de l’Oratoire. Et de souligner : Je ne vois pas qu’il soit raisonnable d’en demander davantage. La structure mise en place perdure, avec même un expert romain : Depuis cette date, toutes les méditations continuent d’être envoyées (mais seulement après leur rédaction) à ces trois Pères qui font ainsi, avec M. le chanoine Hemmer, une sorte de conseil permanent de rédaction […] J’ai soumis tout dernièrement à Rome au père Arnou – le professeur de théologie à l’Université Grégorienne – un lot de méditations récentes […] Le Père m’a dit qu’il les considérait comme parfaitement orthodoxes […].

Puis le père d’Ouince affronte la présence – essentiellement par des polycopiés – du père Teilhard de Chardin dans le groupe Légaut : [Quant à l’estime des travaux de Teilhard] il faut se rappeler les méfaits et le profit de l’esprit critique des universitaires formés aux disciplines de la recherche contemporaine […] À qui vit à la frontière de deux mondes, présentement affrontés, il ne peut être question de la paisible sérénité de celui qui grandit et demeure dans une société imprégnée de christianisme.

Sans la nommer, le père d’Ouince rappelle la crise moderniste : le groupe Légaut amalgame des normaliens de la rue d’Ulm, nombre d’agrégés, des instituteurs, tous ouverts aux problématiques scientifiques, formés à la recherche contemporaine (et donc en aucun cas aux recherches dirigées, anciennes). Faut-il rappeler que Marcel Légaut, après l’agrégation de mathématiques, soutient son doctorat en mathématiques (et que) le rapporteur du jury de thèse soulignait son esprit d’invention. De là, deux conséquences : on peut estimer mais garder une distance critique. Le père d’Ouince anticipe généreusement cette prise de distance, notamment quant à l’optimisme foncier du père Teilhard. Et surtout, la présence aux avant-postes nécessite un traitement particulier. Discrètement, le père d’Ouince rappelle l’existence d’une préface, et donc d’un préfacier. Conseillé par le père Paris, aumônier de la Paroisse Universitaire, Marcel Légaut a sollicité et obtenu une préface de Mgr Verdier, archevêque de Paris. À Rome, on ne censure pas un prélat de cette importance.

Comment un chrétien, dans le milieu enseignant laïc, dûment formé à la recherche et à ses découvertes, peut-il être présent si l’Église se contente d’une orthodoxie qui ne dit plus rien(11)… Et donc passage à l’offensive : le père d’Ouince affirme la nécessité d’un pluralisme.

Il faut enfin reconnaître résolument que le groupe [Légaut] de la rue Galilée ne sera pas également bienfaisant à toutes les âmes […] admettre la diversité des voies par où le Bon Dieu mène les âmes. Et d’oser sa propre acceptation de la différence, tout en proposant une solution simple, humaine, de dialogue : Je pense être, pour ma part, de tempérament spirituel assez différent du Mr Légaut, et je méditerai sans doute tout autrement sur le même évangile […] Au fond, ce que je souhaiterais de la part d’auditeurs ou d’auditrices inquiets ou choqués, c’est qu’elles/ils aient la simplicité de le dire (en fin de soirée par exemple) en particulier soit à Mr Légaut, soit à moi.

Avec des nuances, l’affirmation de la pluralité des courants, de l’acceptation par l’Église de la formation scientifique : ce n’est pas rien comme solidarité de base, ce qui permet de saisir le lien privilégié entre deux spirituels. Ce dont atteste le courrier de Marcel Légaut – ou du moins les quelques restes – reçu par le père d’Ouince en 1943. 

Le 16 juin 1943, Légaut qui a largué les amarres universitaires, écrit depuis Saint-Étienne au père d’Ouince : en congé de l’Université, Légaut exploite une ferme sylvo-pastorale aux Granges-de-Lesches (Haut-Diois, Drôme) et sollicite le père d’Ouince, l’invitant à venir aux Granges pour causer à fond de tout ce que je voudrais vous dire et me dire à moi-même […] La guérison du monde moderne ne relève pas de l’arsenal des remèdes ordinaires : qu’il est normal de l’utiliser comme on prolonge un mourant mais qu’il faut le savoir et l’accepter pour ne pas donner le change à celui-même que l’on soigne. Il faut trouver autre chose. Quoi ? Il faut s’attacher à refaire l’homme et le chrétien ensemble…

En 1952, le 28 avril, Marcel Légaut revient sur les Journées Universitaires auxquelles il a participé : J’ai eu bonne impression des Journées Universitaires, une énorme poussée vers les préoccupations sociales, politiques et syndicales, avec un ferment chrétien assez mince. On est loin de l’Évangile et plus près du marxisme, dans sa partie « espérance humaine et terrestre » et aussi avec cet arrière-goût de snobisme bourgeois qui ne veut pas se laisser déborder à gauche. Dans cette atmosphère, on est si loin de l’Évangile qu’en parler redevient une chose nouvelle et intéressante […] On n’est peut-être pas loin du moment où la périodicité des mouvements de pensée sonnera de nouveau en faveur de la vie évangélique. La formule de politesse de Marcel Légaut envers son aîné de quatre ans – mais qui a combattu durant la première guerre mondiale – est ciselée : très fidèle et respectueuse affection.

En 1958, le 7 janvier, une lettre adressée au père d’Ouince part de Valcroissant, ancienne abbaye vendue comme bien national et acquise récemment par Légaut afin de scolariser ses enfants. Marcel Légaut met au net l’éternelle contradiction et la grandeur de l’Église. Il rappelle que Mr Portal me disait « nous n’avons pas encore un traité de l’Église ». Elle est l’énorme remous qu’a provoqué Jésus dans le Monde, dont la complexité est l’ambiguïté même. L’Église en se fondant contre le judaïsme et les paganismes de tous les temps, les assume et devient à son tour judaïsme et paganisme tout en conservant ce germe vital qui la fait malgré tout de Jésus-Christ. Elle la fait parfois et souvent être servie avec idolâtrie et combattue avec une fidélité spirituelle imparfaite mais réelle. Le traité de l’Église est un livre à mettre à l’Index pour beaucoup de ceux qui ne font pas partie […] – et serait une « bonne nouvelle » pour tous ceux qui refusent l’Église parce qu’elle n’est pas ce que le meilleur d’eux attend […] 

Toujours en 1958, une autre lettre de Marcel Légaut au père d’Ouince est un témoignage sur le père Portal et une chronologie du groupe liée à ses localisations : rue Geoffroy-saint-Hilaire, rue Galilée, rue Leo Delibes avant la grande dispersion de 1939. La formule, classique chez Légaut, se trouve présente dès 1955, L’Église notre mère et notre croix.

Le 4 janvier 1960, depuis Valcroissant, Marcel Légaut regrette la limitation des échanges à la période estivale durant laquelle le père d’Ouince est présent aux Granges. Légaut se situe par rapport à la mort – avec cette réflexion qui suivra sur la mort pouvant devenir sa mort – et lui adresse le Travail de la foi, assemblage d’exposés ou de méditations qui marque une nouvelle trace écrite avant celles des années 1970 : Je pense souvent à vous et regrette que les circonstances nous empêchent de nous rencontrer quelques fois comme nous le faisions jadis tous les dimanches […] Nous voilà sur la pente qui conduit plus ou moins vite à la mort. Nous avons vécu de l’Église, plus que beaucoup – chacun à notre manière – vous parmi les chefs, moi dans le corps de troupe […] Je vous envoie mon dernier travail. Il vous dira un peu où j’en suis(12).

De cette époque datent plusieurs envois : Communication de la vie spirituelle (6 pages) ; Témoignage et enseignement ; Témoignage de l’adulte ; des prières comme une méditation sur la prière, Inspirez-nous une intelligence des événements même les plus déchirants…

Nous sommes là en pleine guerre d’Algérie (1954-1962). Si Marcel Légaut ne prend pas position sur la guerre – encore moins sur la torture –, le père d’Ouince est en plein dans la pâte : certes, sur la longue durée, il a donné des cours – de 1952 à 1960 – sur les idéologies contemporaines. En tant que docteur en théologie, ancien professeur de la Faculté de théologie de Paris, il participe, en compagnie du directeur diocésain de l’enseignement religieux, à une licence d’enseignement religieux du diocèse de Paris. Mais il est aussi conseiller : « Quelques problèmes posés à la conscience chrétienne par l’action psychologique » (11 mars 1960) ; « À propos des cas de conscience des séminaristes et des jeunes religieux en AFN ; Causerie à des prêtres se réunissant pour étudier l’opportunité de prendre part à des manifestations du genre du défilé contre l’OAS ».

À l’écoute de son temps – peut-être davantage que Marcel Légaut –, l’on a, dans huit boîtes d’archives(13), un écho de sa méditation sur le monde contemporain, le marxisme, l’existentialisme, « Autorité et obéissance dans l’Église », « Le Saint-Office et l’Église », « Les sacrements », « Le structuralisme ». Quatre productions conduisent à mieux le connaître :

  • son travail sur l’institutionnalisation ;
  • son œuvre sur Teilhard de Chardin ;
  • un type de méditation ; 
  • Aux Granges, en 1963, le compte rendu durant deux jours de la thèse d’Émile Poulat.

En 1965, le père d’Ouince offre aux personnes montées aux Granges un long topo sur « L’évolution de la vie religieuse. Comment une spiritualité a secrété des structures ». Cette question lancinante qui, par-delà les Pères du désert, Augustin, Benoît, Ignace ou les ordres mendiants, voire Charles de Foucauld, est liée à une interrogation moderniste : Jésus et la naissance – postérieure – d’une Église. L’exposé, enregistré par un « ancien », Camille Girard, compte 75 pages dactylographiées(14). C’est dire combien il faut prendre au sérieux le père d’Ouince : Ceci n’a pas été fait. C’est pourquoi j’ai travaillé de façon disproportionnée. J’ai cru y laisser ma peau une fois ou deux. Au début des institutions mères, un souffle. Viennent les structures, le nombre et une décadence. Ce peut être alors le temps de la multiplication des observances, telle la réforme de l’abbé de Rancé chez les Trappistes : très bon organisateur mais, selon le père d’Ouince, pas un grand spirituel. Parmi les causes de la décadence, la première est la richesse. Et de rappeler que « jusqu’à la Révolution française, les monastères bénédictins (ou trappistes…) étaient de loin les plus grands propriétaires terriens de l’Europe… La seconde, le triomphalisme, le moine comme le clerc étant soustrait à la justice séculière ; puis vient, à l’intérieur du système féodal, la prébende, la confidence(15), revenus versés à des nobles, et l’extension des frères convers au service des prêtres. Vient enfin le prêt d’argent en politique et le monastère devient un lieu d’expansion des familles nobles ». « M. Gabriel Le Bras m’a fait faire une expérience épouvantable : prendre la carte de France de la grande propriété monastique et la carte des régions les plus déchristianisées de France ».

Au XVIe s., les Franciscains ont été, pratiquement, les mendiants de la cour pontificale, des marchands d’indulgences dans toute l’Europe, tandis que les Dominicains ont l’Inquisition en charge. Et le père d’Ouince de citer Sartre dans Le Diable et le Bon Dieu : « c’est une charge, mais ça répond assez à l’image qu’avaient les paysans d’Allemagne  (du Saint-Empire romain germanique !) au XVe ou au XVIe s. Il y a un printemps des ordres, suivent d’autres saisons… ». Une page est quasiment consacrée à la situation de l’Église en Allemagne à la fin du Moyen-Âge, quand Luther s’est séparé – d’ailleurs « involontairement de l’Église ». Et de comparer l’attitude envers l’étude d’Ignace de Loyola au propos de Marcel Légaut sur le groupe : « et c’est très exactement ce que disait Monsieur Légaut hier : c’étaient des hommes de 30, 32, 33 ans, ayant déjà passé leur thèse, professeurs ou ayant droit de professer à l’Université de Paris. Il leur a fait partager son idéal [Ignace de Loyola comme Marcel Légaut] qui est de travailler à la réforme de l’Église ». Ce qui n’empêche pas le père d’Ouince de faire la critique de son ordre, trop centralisé, trop triomphant, pas assez au service des autres, « et en particulier au service de l’évêque(16) ».

On doit au père d’Ouince une œuvre en deux volumes sur le père Teilhard de Chardin(17). Cette œuvre a été préparée et énoncée de manière pédagogique au groupe Légaut, aussi bien aux Granges qu’à Mirmande (Drôme) l’année de la parution.

Il est aisé de guetter l’une ou l’autre confidence dans les topos du père d’Ouince comme dans son livre. La présence du père Lagrange (1855-1938), à Chadefaud, quelques mois avant de mourir, a donné lieu, selon le père d’Ouince, à un « petit cours d’écriture sainte, et après nous avons parlé avec beaucoup d’amitié et de confiance, il nous disait : tout ce qui est anthropomorphique est toujours ridicule aux yeux du philosophe. Dieu qui pétrit l’argile. Bien sûr Dieu n’a pas de mains… ». Or un « tel Dieu s’occupe de nous » : en ce sens, Dieu peut être présent pour certains(18). De 1934 à 1970, René d’Ouince est constant dans sa réflexion sur la « nourriture » nécessaire à certains : « Quand le principe d’autorité est admis sans conteste, des règles empiriques, maniées par un directeur doué du discernement des esprits suffisent. Quand une génération, éveillée à l’esprit critique, demande des justifications rationnelles, une réflexion plus cohérente devient nécessaire […] »(19). 

Par ailleurs, sa description de la situation intellectuelle dans l’Église(20) est trop personnelle pour ne pas livrer quelques clés de René d’Ouince comme de Teilhard : d’un côté incompatibilité entre la pensée moderne et l’enseignement de l’Église (en fait, on est bien dans l’ère du Syllabus, 1864(21) : Que celui qui dit que l’Église doit se réconcilier avec le monde moderne, qu’il soit anathème) ». Or Teilhard rêve de réconcilier l’Église avec le siècle » (p. 73) et a adopté l’évolution comme un fait explicatif du réel : remise en cause de la naissance du monde, de l’homme, du péché originel. Par rapport à cette pensée, une atmosphère de délation, une chasse aux sorcières, écrit René d’Ouince(22). Et donc, à longueur de vie, Teilhard est inscrit sur la liste des suspects, comme René d’Ouince qui le consulte, le protège, le défend, mais n’en peut mais devant des circuits directs entre le délateur et Rome, « échappant au contrôle de l’épiscopat ». Et à deux reprises, le père d’Ouince doit indiquer au père Teilhard qu’il lui est interdit de postuler à la chaire de l’abbé Breuil au Collège de France (1946, 1948). Outre les notes prises lors de conférences, le recopiage de tel document (Marcel Légaut en une nuit et un jour recopie une ébauche du Milieu Divin)(23), des polycopiés circulent à partir de 1935. La mort qui saisit Teilhard aux États-Unis, le jour de Pâques borne une vie mais pas une œuvre : lire en 2019, au moment des affaires de pédophilie et d’une Curie accusée pour partie de pratiques homosexuelles, mérite un arrêt. Teilhard a dit plusieurs fois devant moi : « Les batailles que l’Église a dû soutenir au temps du modernisme, portaient sur des questions dogmatiques ; les batailles les plus redoutables qu’elle devra livrer dans un avenir proche, porteront sur la morale », rappelle le père d’Ouince(24).

Suivant un fil classique dans le groupe Légaut, le père d’Ouince livre aux Granges, en 1961, une méditation sur l’évangile de la Samaritaine(25), en fait la « conversion » d’un homme (le fils dit prodigue) et d’une femme (la Samaritaine). Le père d’Ouince insiste sur l’heure à laquelle cette femme vient seule : d’habitude, les femmes viennent à la fraîcheur du soir, et c’est un moment agréable. Là, une femme isolée, rejetée du groupe, vient puiser à un moment de grande chaleur. Et il montre comment Jésus amène la femme sur son terrain après l’avoir « percée à jour complètement ». Il évoque les personnages auxquels nous finissons par nous identifier ou être identifiés et, au détour, une anecdote sur sa vie : « J’ai été interrogé longuement par la Gestapo, j’avais un personnage très différent de celui que j’ai en ce moment ». 

Et de poser la question de « l’épreuve de midi. De la maturité. Une très grosse épreuve. Et plus nous avançons, plus nous sommes lucides, plus nous disons : je suis incapable de me juger complètement. Peut-être bien que je me raconte certaines histoires à moi-même ». S’appuyant sur une pièce de Gabriel Marcel (Un homme de Dieu), il conclut : « La Samaritaine a été reconnue, telle qu’elle était, socialement. C’était pas brillant dans un milieu comme la Samarie. Et pourtant il a continué à l’aimer. Voilà ce que je voulais vous dire. »

Reste un compte rendu de deux jours au moins consacré à la thèse d’Émile Poulat qui venait d’être soutenue(26). Aux Granges, le père d’Ouince, devant Marcel Légaut et un public attentif, rend compte d’une thèse volumineuse, ardue, entre philosophie, sociologie et histoire. Est levé un voile sur un élément clé de l’histoire récente du catholicisme. Avec des mots simples, le père d’Ouince explique et, à la fin de la matinée, Marcel Légaut l’encourage à bousculer l’emploi du temps prévu et donc à continuer l’exposé, et ce durant deux jours. Plusieurs jeunes l’interrogent sur son mode de fonctionnement : comment passe-t-il de la lecture du livre à un exposé aussi limpide ? Et très simplement, il les fait entrer dans la petite pièce dépouillée de la maison Gaudefroy aux Granges, où son lit est envahi de pages manuscrites de notes : d’abord lire, prendre des notes, prendre de la distance, citer quelques éléments clés… Mais ce travail intellectuel au service de la compréhension de l’histoire de l’Église et de quelques emmurés vivants (le père Laberthonnière ou Teilhard) a-t-il fait l’objet d’une publication ? Jusqu’en 1963, les Études n’en informent pas leurs lecteurs. Alors que Légaut se promenait avec cette thèse sous le bras et la recommandait chaudement. Un dépouillement des Études de 1962 et 1963 confirme que le père d’Ouince, fidèle à Rome, n’a pas publié son compte rendu(27).

 

Dominique LERCH

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1 OUINCE (René d’), Un prophète en procès : Teilhard de Chardin dans l’Église de notre temps, Paris, Aubier, 1970, t. I, p. 67. Avec Renevier ou Cœurdevey, le groupe Légaut est formé pour partie d’anciens de la guerre 1914/18 ; ce que ne voit pas Marcel Légaut.

2 Compagnie n° 76, mars 1974.

3 Le père Gaston Fessard, jésuite et rédacteur aux Études a écrit en 1941 une brochure intitulée « France, prends garde de perdre ton âme ». 

4 Archives des Jésuites, Vanves, Inventaire des huit boîtes qui lui sont consacrées (H. Ou).

5 Études, septembre 1952, pp. 254-256.

6  DUQUESNE (Jacques), Les catholiques français sous l’Occupation, Seuil Histoire, 1996, p. 382 : « Satisfait de cette formule qui permet de ne pas s’engager plus avant, le cardinal Suhard la répète. Elle va faire le tour des maquis. » D’autres formules ont été trouvées, ainsi, dans la Drôme, l’évêque Pic a délégué ses pouvoir à l’archiprêtre de Die, ce que rappelle l’abbé Pierre Vignon dans son article « Dieu est liberté », Golias, Lyon, 2019, p. 20.

7 Le père Charles Racine (1897-1976), ordonné prêtre en 1929, docteur en mathématiques en 1932, en Inde en 1934, au collège de Madras en 1938, chevalier de la Légion d’honneur en 1963. Ami de Teilhard, de Le Roy, de de Lubac…

8 Il s’agit de l’abbé Christophe Gaudefroy. Cf. LERCH (Dominique), « L’abbé Christophe Gaudefroy (1878-1971), homme aux deux carrières et aux fidélités à longueur de vie (Légaut, Breuil, Teilhard) », Mirmande, 2010, 75 p.

9 Notes pour l’Évangélisation des temps nouveaux, Strasbourg, Épiphanie, 1919.

10 On peut avoir une idée de ces méditations dans un choix publié par Marcel Légaut sous le titre de Prières d’un croyant, Grasset, 1933, 300 p. Préfacé par Mgr Verdier, cardinal de Paris, le livre était difficilement attaquable.

11 Faut-il rappeler que, durant cette période et au moins jusqu’aux années 1940, l’Église continue à dater la création du monde à – 5.000 ans. L’abbé Breuil, prudent, décrira l’âge du renne mais ne le datera pas (- 15.000, -30.000). Et réfléchissant au feu et à sa naissance, l’abbé Gaudefroy ne hasardera aucune date (actuellement – 800.000 !).

12 Archives des Jésuites, Vanves, H. Ou F4.

13 Archives des Jésuites, Vanves, H. Ou.

14 Copie déposée aux Archives des Jésuites à Vanves.

15 Le revenu est partagé ou même versé entièrement à une autre personne que le propriétaire.

16 Thérèse de Scott signale que le père d’Ouince a utilisé ce travail pour la formation dite du « Troisième an » dont il était responsable. Il a pu lire, édité en 1964, Le monde vivant des religieux, de Léo Moulin ou Vie et mort des ordres religieux, Desclée de Brouwer, 1972, du père Raymond Hostie.

17 Dans Topos des Granges (Mirmande, 2018, pp. 112-126), Xavier Huot a retranscrit le compte rendu du livre du père de Lubac sur Teilhard, travail préparatoire au livre du père d’Ouince.

18 Xavier Huot, Topos des Granges, 1962, p. 114 (Le Teilhard de Chardin par le père d’Ouince). 

19 Un prophète en procès, op.cit. p. 75 note 1.

20 Le chapitre Au lendemain du modernisme, de 1907 (Pascendi) à Vatican II (1962).

21 Le texte du Syllabus (ou Catalogue des principales erreurs de notre temps) est publié en 1864 en annexe de l’encyclique Quanta cura de Pie IX.

22 Le cardinal Ottaviani, responsable du Saint-Office, écrit à Mgr Beaussart (1879-1952) – évêque auxiliaire de Paris, pétainiste avéré et « démissionné » par de Gaulle – pour lui demander ses observations sur l’encadrement des séminaires en France et sur le milieu intellectuel français (mars 1951, dossier Beaussart aux Archives de l’Archevêché de Paris).

23 Un prophète en procès : Teilhard de Chardin et l’avenir de la pensée chrétienne. op. cit., t. I, p. 141.

24 Un prophète en procès, op. cit., t. I, p. 184 note 19.

25 Texte de 13 pages dactylographiées, déposées aux Archives des Jésuites, Vanves.

26 Cette thèse d’Émile Poulat, Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste, 1962, Albin Michel, 1996, coll. « poche », 740 p., a été rééditée deux fois.

27 Un prophète en procès, op. cit., p. 212 note 24. Le premier bulletin de bibliographie teilhardienne paraît en janvier 1963, huit ans après la mort de Teilhard. Dans les Études, « Du nouveau sur Loisy » par Henri de Lavalette, décembre 1962, pp. 417-419.