Julia Cagé et Thomas Piketty1 ont rassemblé une masse de résultats électoraux (législatives, présidentielles, référendums) de 1789 à 2022, montrant la richesse des archives et des interrogations possibles, avec une mise à disposition des données sur un site.
1) L’importance de la classe géo-spatiale est devenue déterminante. La classe se caractérise par la propriété – ou non – que ce soit celle des moyens de production ou du logement, question unifiante entre paysans, indépendants, ouvriers (sièges au conseil d’administration, cf. l’Allemagne).
2) Cette donnée est à croiser avec la localisation : en 2022, les villages comptent 12 millions d’habitants, les bourgs 22, les banlieues 21 et les métropoles 11.
3) L’inégalité d’accès aux transferts sociaux et aux services publics est un constat objectif : écoles, hôpitaux, équipements sportifs et culturels, infrastructures publiques.
4) Il y a une série de déceptions majeures sur cette vaste période : une déception « fondatrice » avec le non transfert de la propriété foncière ecclésiastique (un tiers du pays) à la paysannerie pauvre après la Révolution ; la fin de l’État social interrompu dans les années 1980-1990 avec l’ultralibéralisme, européen ou mondial.
5) La bataille de la démocratisation de l’enseignement supérieur est devant nous et introduit le diplôme comme élément clivant, aussi bien pour les employés et sociaux diplômés (social, enseignement) que pour les précaires (intuition des films de Rufin) ou les élections RN, avec un changement majeur, la ruralisation du vote RN.
6) Le fait que le débat public se focalise (actuellement) surtout sur les questions identitaires témoigne avant tout de l’oubli de la question sociale et de l’abandon de toute perspective ambitieuse de transformation du système économique, dans un contexte de forte aggravation des inégalités territoriales (p. 179) et d’égoïsme social des dominants (et un système fiscal pro-riches ou industrial friend).
7) La leçon de la dette liée à la guerre de 1914/18 est à méditer : le Sénat fit barrage à une ponction progressive sur le capital privé ce qui amène à utiliser l’inflation, la fin du franc-or et la hausse des impôts indirects (socialement injustes). De même, à méditer l’exemple du Bloc National (à droite toute) qui invente l’impôt sur le revenu à 75 % en 1923. Ou encore une ponction à 50 % sur les plus hauts patrimoines financiers en Allemagne en 1952.
8) Si le catholicisme est un facteur explicatif sur la longue durée (pourcentage de prêtres réfractaires, fréquentation de l’école catholique), il a perdu de sa pertinence, il apparaît clairement secondaire (p. 410). Il en est de même du poids relatif des rapatriés d’Algérie après 1962.
9) La tripartition est ancienne, entre 1848 et 1910 par exemple. La bipolarisation est absolue aux seconds tours des élections présidentielles de 1965, 1974, 1981, 1988 et 1995, ce qui explique le choc de 2002 avec le candidat FN présent au second tour. Avec une régularité fondatrice, le monde urbain à gauche, le monde rural à droite.
10) De 1789 à 1990, trois grandes dimensions ont structuré la confrontation politique :
1789 – 1900. La question institutionnelle (République ou Monarchie/Empire avec le soutien de l’Église).
1900 – 1980. La question sociale.
Depuis 1980. La question nationale avec la centralité de la France en Europe et dans la mondialisation. En 2020, se situent trois blocs, dont deux doivent s’allier pour gouverner :
Bloc social-écologique 33 %
Bloc national-patriote 39 %
Bloc libéral-progressiste 29 %
Ce dernier bloc étant miné par l’étroitesse de sa base électorale et par les accusations d’égoïsme social.
Un ouvrage de référence, qui souligne l’importance et des programmes électoraux et de leur réalisation, le recul de la progressivité de l’impôt, l’abandon de certaines couches sociales qui du coup ne vont plus voter. La thématique de l’abandon des campagnes trouve chez Marcel Légaut une sensibilité proche du terrain, avec l’abandon des paroisses rurales.Un seul extrait :
Dominique LERCH
1 CAGÉ (Julia), PIKETTY (Thomas), Une histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France. 1789-2022, Paris, Seuil, 2023, 862 p.
