La décision du pape François, en 2020, d’ouvrir les archives du pontificat de Pie XII (1939-1958) débloque une question majeure : quelle a été l’attitude personnelle de Pie XII ET de ses collaborateurs – ne serait-ce que le cardinal Montini, futur pape (Paul VI, 1965-1978) – à l’égard du massacre de six millions de juifs ? Se focaliser sur Pie XII ne permet pas de rendre compte du réel : il y a des nonces, des préposés aux dossiers, des collaborateurs du premier cercle, nommés par lui ou maintenus. En plongeant durant quatre ans dans les archives vaticanes (et celles de nonciatures ou d’évêchés), Nina Valbousquet reprend l’opinion d’Albert Camus au lendemain de Noël 1944 : « Il y a des années que nous attendions que la plus grande autorité spirituelle de ce temps voulût bien condamner en termes clairs les agissements des dictatures. Je dis en termes clairs… Notre monde n’a pas besoin d’âmes tièdes. Il a besoin de cœurs brûlants »… Ainsi, Les âmes tièdes. Le Vatican face à la Shoah a été publié aux éditions La Découverte en février 2024 avec un index où figurent André Lhôte et… Mirmande : Irène Garbell, lituanienne, est inquiète du sort de son frère Alexandre, peintre, qui a rejoint l’Académie libre d’André Lhôte (p. 228).
Les chapitres analysent :
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L’antijudaïsme chrétien comme grille de lecture des milieux du Vatican (d’où ressort l’importance de la rupture introduite ultérieurement par Jules Isaac quant à l’enseignement du mépris, comme l’importance des « catholiques non aryens » durant la guerre.
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L’aide effective ET le silence face au génocide.
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La chronologie italienne liée à l’occupation allemande de 1943 à 1944.
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La faiblesse de la prise de conscience du génocide.
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L’opposition du Vatican à la justice alliée et à la dénazification (avec l’étude des réseaux d’exfiltration à Rome dont bénéficie Mengele, le « médecin » d’Auschwitz.
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Le silence sur un nouveau pogrom en Pologne en 1946.
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Le beau rôle que se donne le Vatican, comme quoi « la charité papale a toujours bénéficié à de nombreux juifs ».
La continuité du refus de la modernité est essentielle pour comprendre, sur la longue durée, les choix du Vatican ; non seulement ceux d’une personne, mais d’un ensemble : « […] au XIXe siècle, l’antijudaïsme chrétien non seulement persiste mais est transformé en antisémitisme comme « code culturel » contre toutes les manifestations (politiques [et donne priorité à la lutte contre le judéo-bolchévisme], culturelle, économique) d’une modernisation perçue comme antichrétienne […] la papauté donne priorité absolue aux seuls intérêts de l’Église et à la restauration d’une société chrétienne. » (p. 31). Ainsi, comme ligne générale, se dessine une acceptation des lois antijuives, amendée de requêtes portant exclusivement sur la défense des convertis et de la juridiction de l’Église (sur les baptêmes et les mariages, en particulier). « La position de l’Église catholique face à l’antisémitisme de Vichy est en ce sens typique » (p. 116). Le cardinal Tisserand est rappelé à l’ordre pour avoir écrit, lors de l’invasion allemande de l’Europe de l’ouest en mai 1940 : « Même quand on ne peut pas agir, il faut ‘‘ clamer ’’ afin que le silence ne semble pas approbation ». Quant à l’attitude des évêques français, l’auteure distingue nettement entre le maréchalisme (vénération de la personnalité du maréchal, « sauveur de la France ») et le pétainisme (adhésion aux valeurs de la Révolution nationale (p. 131).
Des chiffres précis sont exhumés quant à l’hospitalité de Rome à l’égard des juifs en 1943 : 155 institutions sur 750 ont caché spontanément 3.700 personnes (p. 237). Dans la maison canoniale de Saint-Pierre, une enquête de 1944 remise à Montini montre l’éventail des opinions des hôtes de cette maison : le Vatican aurait compté 160 réfugiés (p. 260) dont 120 juifs. Quant à l’information reçue au Vatican, Hubert Wolf et son équipe nous livreront un état sur les… 15.000 suppliques reçues (p. 171). Silence également devant les interrogations officielles des États-Unis le 26 septembre 1942 : « […] le Vatican possède [-t-il] des informations corroborant les rapports contenus dans ce mémorandum. Si c’est le cas, [il] faudrait savoir si le Saint Père a quelques suggestions concernant un moyen pratique d’utiliser les forces de l’opinion publique du monde civilisé pour empêcher la continuation de cette barbarie » (p. 182). L’expert du Vatican en charge des questions juives écrit dans sa note du 2 octobre 1942 :
« Les informations contenues dans la lettre de l’ambassadeur [américain] sont très graves, cela ne fait aucun doute. Il faut cependant s’assurer de leur véracité, car l’exagération est facile, parmi les juifs aussi » (p. 186).
L’ambassadeur anglais au Vatican ne dit pas autre chose que Marcel Légaut qui ne cesse de rappeler que nous agissons « à nos risques et périls ». Là, par rapport à l’attente de Camus, se situe « un renoncement au leadership moral et par conséquent une atrophie de l’influence et de l’autorité du Vatican (je souligne).
Dominique LERCH
